Un pays sans armée, c’est un cas rare sur la planète. Pourtant, le Costa Rica, au cœur de l’Amérique centrale, a fait ce choix il y a plus de sept décennies. Mais l’absence de forces armées permanentes ne signifie pas l’abandon de toute vigilance. L’État costaricien se trouve aujourd’hui confronté à la pression du narcotrafic, à l’influence croissante des cartels, ainsi qu’à un voisinage parfois tendu, notamment avec le Nicaragua. Les défis contemporains obligent le pays à réinventer sa sécurité, jonglant entre héritage pacifiste et réalités régionales explosives.
L’histoire
Le 1er décembre 1948, José Figueres Ferrer, figure centrale de la scène politique costaricienne, annonce la dissolution de l’armée. Dès l’année suivante, cette décision devient un principe constitutionnel à l’article 12. Le budget militaire est réaffecté vers la police, les écoles, la protection de l’environnement et le patrimoine. Ce choix forge l’image d’un Costa Rica « civilisé », un statut inimaginable auparavant.
Le chemin vers ce cap pacifiste n’a pas été sans turbulences : entre 1917 et 1919, le général Federico Tinoco Granados instaure une dictature, vite renversée. Quelques années plus tard, Figueres prend le pouvoir après un soulèvement armé contre Rafael Ángel Calderón Guardia, un dirigeant accusé de vouloir revenir aux affaires via des élections truquées, appuyé par la force. Durant 44 jours de conflit, environ deux mille Costa Ricains perdent la vie. Certains historiens souhaitent voir dans l’abolition de l’armée un rempart contre les coups d’État récurrents qui frappaient la région. Aujourd’hui, le Costa Rica, souvent comparé à la Suisse d’Amérique latine, héberge la Cour interaméricaine des droits de l’homme, l’Université pour la paix des Nations Unies, et s’engage activement dans des organismes internationaux en faveur de la justice et des droits fondamentaux, à commencer par la Cour pénale internationale.
L’équipement et l’organisation des forces de police du Costa Rica
En l’absence d’armée, le pays a développé des forces de sécurité structurées pour assurer la tranquillité publique. Pour environ 4,5 millions d’habitants, ce sont près de 10 000 policiers et une garde civile de 4 500 membres qui veillent jour après jour. À l’échelle de l’Amérique centrale, la police costaricienne tient la comparaison en matière d’équipement et de formation, sans que cela n’efface quelques faiblesses notoires : formation encore incomplète, effectifs en dessous des besoins, budget parfois trop étroit.
Épargné par les dépenses massives associées à de lourds équipements militaires, pas de chars, de chasseurs, ni de flottes navales de combat, le Costa Rica peut concentrer ses ressources sur des outils adaptés au maintien de l’ordre. En 2008, une enveloppe d’environ trois millions de dollars est allouée pour fournir des protections comme des gilets pare-balles, des casques, des boucliers et des matraques. Mais les besoins couvrant l’ensemble du territoire ne cessent de croître, et les moyens restent encore à la traîne pour répondre efficacement à toutes les menaces. Au début des années 2010, on compte seulement deux hélicoptères et quelques patrouilleurs hérités de la Seconde Guerre mondiale pour surveiller les côtes, une illustration criante du décalage entre enjeux et moyens.
Le sujet du financement de la sécurité refait surface de façon récurrente dans le débat public. Kevin Casas-Zamora, ancien vice-président, rappelle que le pays n’a pas apporté l’effort budgétaire requis depuis quatre décennies. Des avancées existent néanmoins : en 2010, un accord avec la Colombie permet à des instructeurs spécialisés de renforcer la lutte antidrogue auprès des policiers costariciens. Laura Chinchilla, alors chef de l’État, insiste sur le caractère purement civil de cette coopération : le recours à l’armée n’est pas envisagé.
Le pays mise également sur une unité d’intervention spécialisée, la Unidad Especial de Intervención. Et pour sécuriser les frontières avec le Panama et le Nicaragua, une brigade créée en 2011 bénéficie d’un million de dollars, de véhicules, d’embarcations rapides et d’outils de communication modernes.
Sur le plan politique, le Costa Rica a lancé un vaste plan de lutte contre la criminalité, co-rédigé avec le Programme des Nations Unies pour le développement. L’objectif : intensifier la formation policière et moderniser les prisons. Certains dénoncent le manque de mesures concrètes, d’autres craignent la mise en place de nouveaux impôts pour financer ces ambitions. Un poste de coordination spécifique pour la lutte contre la drogue, confié à Mauricio Boraschi, a aussi été instauré.
Des obstacles de fond subsistent : corruption dans la police, violations de droits, salaires bas. En 2008, on voit 11 policiers arrêtés pour trafic à Heredia. À l’époque, le salaire mensuel d’un policier national ne dépasse pas 328 dollars, insuffisant pour faire vivre une famille et écarter toute tentation de corruption. En 2009, des rumeurs d’espionnage illégal par la police politique sur des militants renforcent la méfiance d’une partie de la population.
Poussé par les circonstances, le Costa Rica reçoit début 2011 un prêt conséquent de 132 millions de dollars, octroyé par la Banque interaméricaine de développement. De quoi agrandir les prisons et envoyer davantage d’élèves à l’école nationale de police.
La police costaricienne : mieux que ses voisins
La Fuerza Pública bénéficie à l’étranger d’une image nettement meilleure que celle de nombre de ses voisins. John Booth, spécialiste reconnu de la région, n’hésite pas : mieux vaut être interpellé au Costa Rica que partout ailleurs en Amérique centrale, tant le respect de la personne y pèse lourd, les violences excessives restent marginales. Kevin Casas-Zamora le souligne lui aussi : localement, la police n’apparaît pas comme un prédateur, mais comme un garant légitime et accepté de la sécurité.
Dans d’autres pays d’Amérique centrale, la situation tourne bien vite à la violence institutionnelle ou à l’arbitraire. Au Salvador, la répression sous le label « Mano Dura » débouche sur des violations massives sans efficacité durable contre les gangs. Au Guatemala, les dérives vont jusqu’à la complicité avec le narcotrafic, comme l’illustre l’arrestation en 2010 du chef de la police et du responsable antidrogue pour trafic de stupéfiants.
Les États-Unis offrent un soutien au Costa Rica
Face à l’ampleur du trafic, Washington se montre attentif. À l’été 2010, 7 000 soldats américains débarquent à bord de plusieurs navires de guerre sur les côtes costariciennes, avec l’USS Making Island en tête. L’opposition agite bien vite la menace d’une ingérence sécuritaire, mais le gouvernement de Laura Chinchilla précise que ce déploiement s’inscrit dans le cadre de missions limitées de maintien de l’ordre et de coopération temporaire, sans présence militaire prolongée.
La relation entre San José et Washington s’électrise parfois. Carlos Mendoza, député, s’interroge sur les visées stratégiques américaines. Evo Morales, chef de l’État bolivien, a publiquement raillé la « disparition » de l’armée costaricienne, sous-entendant l’existence d’une protection US de fait avant de faire marche arrière. Le Parlement costaricien a resserré les conditions autorisant les escales des bâtiments militaires américains, qui se limitent désormais aux navires de la Garde côtière.
De leur côté, des représentants américains, comme Paul Trivelli, s’expriment clairement : le Pentagone souhaite appuyer la modernisation de la flotte costaricienne pour la rendre plus efficace contre le trafic de drogue et faire face à la poussée des cartels venus du Mexique et de Colombie. Depuis 1999, un accord-cadre de défense unissant le Costa Rica et les États-Unis structure ces échanges, bien que certains élus souhaitent aujourd’hui y mettre fin.
Problèmes de sécurité interne
Le Costa Rica s’inscrit sur la principale voie de la drogue reliant l’Amérique du Sud au nord du continent et, de plus en plus, à l’Europe. Le boom du tourisme et l’arrivée d’expatriés nord-américains et européens alimentent la demande locale. Les cartels mexicains flairent l’opportunité et, depuis les années 1990, la présence de groupes liés aux FARC colombiennes suscite une inquiétude durable.
Au printemps 2011, le cartel de Sinaloa s’implante plus franchement ; selon la DEA, d’autres organisations pourraient le suivre, profitant du manque d’effectifs et du vide laissé par l’absence d’un appareil militaire classique. L’hypothèse d’une lutte ouverte entre groupes criminels à l’image de ce qui s’est produit au Guatemala inquiète le gouvernement.
Les forces de sécurité costariciennes multiplient alors les interventions. Récemment, des saisies significatives ont été réalisées à Alajuela, Cartago et San José : 319 kilos de cocaïne interceptés, trois ressortissants mexicains arrêtés. À Puntarenas, un couple impliqué dans le trafic est tué, sans doute victime de représailles liées à des dettes envers des commanditaires étrangers. Le port de Puntarenas incarne en effet un point de passage majeur pour les flux maritimes de drogue. Le schéma est rodé : la marchandise arrive du Panama, traverse le pays via la panaméricaine, puis franchit la frontière du Nicaragua par des sentiers isolés.
Sécurité extérieure : le différend frontalier avec Managua
Le désaccord territorial avec le Nicaragua court depuis plus d’un siècle, mais l’affrontement s’est tendu à l’automne 2010. Des travailleurs nicaraguayens modifient le cours de la rivière San Juan par dragage, inondant les terres costariciennes et redistribuant la frontière à leur avantage. Des soldats nicaraguayens investissent l’île Calero, au cœur du litige. Le Costa Rica réagit par l’envoi de sa police et saisit sans tarder l’OEA et la Cour internationale de Justice de La Haye.
L’affaire prend un tour inattendu : Managua se fonde sur une erreur de Google Maps pour justifier sa présence sur cette portion de territoire, un glissement cartographique de 2,7 km² qui sera rapidement corrigé après des excuses publiques de l’entreprise. Mais le Nicaragua publie ensuite une carte nationale conforme à ses nouveaux intérêts.
En mars, la CIJ somme les deux États de cesser toute présence dans la zone litigieuse, à l’exception pour le Costa Rica du déploiement de personnels civils chargés de la protection environnementale. Chacun crie victoire, mais les discussions avancent difficilement. À La Antigua (Guatemala) est trouvé un compromis : en cas de poursuite maritime, chaque pays pourra franchir la frontière, à la condition d’en avertir l’autre.
Le volet environnemental avive la tension. Le Nicaragua refuse l’accès d’experts à la zone impactée. Sur le terrain politique, l’ancien ministre costaricien Tijerino s’attire la controverse en évoquant un risque de mines posées par Managua.
Un sondage CID-Gallup réalisé en janvier indique une grande anxiété dans la population : 73 % des Costariciens redoutent une invasion du Nicaragua. Chez leurs voisins du nord, 91 % jugent que le contentieux se réduit à une histoire de tracé frontalier. Plus étonnant encore : nombre de Nicaraguayens croient que le Costa Rica possède une armée, alors même que le pays n’a ni avions, ni chars, ni bâtiments de guerre.
Une perspective régionale
Le Costa Rica fait face à ces secousses internes et à la tension frontalière sans céder à l’escalade guerrière. L’absence d’armée rend pratiquement impossible d’envisager un conflit initié par San José. Si la situation allait jusqu’à l’affrontement, scénario très marginal au regard des analyses régionales, Managua risquerait surtout d’alimenter sa propre image d’agresseur face à un voisin démilitarisé. Laura Chinchilla, ancienne présidente, l’a dit sans détour : « seuls les lâches se vantent d’être courageux face à des adversaires sans défense ».
Un avocat costaricien, interviewé par le COHA, rappelle que l’enjeu frontalier n’est pas nouveau ; l’option militaire n’a quasiment aucune chance de se réaliser. Des deux côtés, l’expérience diplomatique prévaut et les provocations servent surtout de levier électoral dans la campagne politique nicaraguayenne. John Booth rappelle que les incidents majeurs viennent presque toujours du Nicaragua mais que la diplomatie finit par l’emporter.
À l’ère moderne, aucun acteur extérieur ne peut envisager d’attaque sans l’aval international. Selon l’avis de plusieurs observateurs, la stratégie de sécurité du Costa Rica, qui repose sur la non-militarisation, constitue une ligne difficile à remettre en cause.
Regard sur la stratégie pacifique du Costa Rica
Le pacifisme du Costa Rica n’est pas qu’une image ou une posture naïve. Le pays s’est hissé parmi les plus avancés de la région grâce à sa politique de démilitarisation et au choix de placer l’éducation, la santé, l’écologie et les infrastructures au sommet des priorités publiques. Dès 1869, l’école primaire est rendue obligatoire et bénéficie d’un financement public, anticipation rare à l’époque dans cette partie du monde.
Réduire la politique costaricienne à un simple vernis pacifique ou à une volonté d’affichage occulte un fait majeur. Face à chaque tension, le pays a préféré les recours légaux aux options belliqueuses. Dans le différend avec le Nicaragua, l’appel au droit international a primé, de l’OEA à la Cour internationale de Justice. Laura Chinchilla, lors de la crise, a publiquement demandé de la modération envers les 500 000 Nicaraguayens présents au Costa Rica, soit 12,5 % de la population, dont la grande majorité vit et travaille sans papiers.
Cette culture de paix mériterait d’être reconnue bien au-delà des frontières costariciennes. Les institutions locales pourraient inspirer des voisins moins stables, preuve vivante qu’il existe d’autres voies que la spirale militaire. Les groupes de réflexion gagneraient sans doute à s’interroger davantage sur les alternatives non-violentes, plutôt que de s’abandonner à la tentation de relancer la course à l’armement.
Certains courants, encore très minoritaires dans le pays, rêvent d’un retour de l’armée et profitent de la crispation avec le Nicaragua pour relancer le sujet. À Washington, quelques voix souhaitent une police costaricienne plus militarisée, mieux intégrée dans le dispositif américain. Mais le fond de l’histoire du Costa Rica, c’est ce refus obstiné de l’ordre des armes. Sa force, c’est justement de maintenir ce cap malgré toutes les pressions. Et si ce choix à contre-courant était, après tout, la formule d’un avenir plus serein ?


