La catastrophe de 1906 à San Francisco ne relève pas du passé lointain. Elle s’accroche comme une menace sourde, prête à ressurgir alors même que la ville s’est transformée, verticalisée et densifiée. Si un séisme de cette ampleur frappait aujourd’hui, les dégâts risqueraient de dépasser tout ce que l’on imagine. La raison ? La population a été multipliée par vingt, et beaucoup vivent ou travaillent sur des terres fragiles, héritées de la ruée vers l’or ou de remblais douteux. Certes, la répétition exacte d’un tremblement de terre reste rare. Pourtant, la région de la baie sait qu’un choc majeur figure dans son avenir. Comprendre les risques, c’est déjà commencer à s’en protéger.
Après un séisme, la confusion règne. Peu de gens réalisent ce qu’implique un tel événement, et moins encore s’y préparent réellement. Je l’ai constaté de près à Mexico lors du séisme de Puebla (M7.1) en 2017 : 369 morts, 57 immeubles effondrés, et surtout, une pénurie dramatique de matériel médical. Les blessés étaient nombreux, mais impossible de trouver désinfectant ou bandages dans les pharmacies. La baie de San Francisco partage bien des points communs avec Mexico. Tout le monde connaît le risque sismique, mais l’idée reste lointaine, abstraite. Tirons profit de l’anniversaire du grand séisme de 1906 pour rappeler à quoi ressemblent ses conséquences, et pour éviter que nos familles n’en paient le prix.
Le Grand San Séisme de Francisco
Dans le chaos qui a suivi, le nombre exact de victimes n’a jamais été établi. Les estimations oscillent entre 700 et 3 000 morts (Aagaard et Beroza, 2008). Les pertes matérielles dépassent les 10 milliards de dollars actuels, avec quelque 220 000 personnes jetées à la rue (Ager et al., 2019). Plus frappant encore : une enquête récente montre que le choc économique s’est fait sentir pendant près de quarante ans dans toute la baie (Ager et al., 2019).
| Jack London, figure de la littérature américaine et témoin de l’époque, a décrit la scène pour « Colli’s Weekly » en mai 1906 : « San Francisco est parti. Il ne reste rien d’autre que des souvenirs et une bordure de maisons à la périphérie. Sa section industrielle est effacée. Sa section commerciale est anéantie. Sa section sociale et résidentielle est anéantie. Les usines et les entrepôts, les grands magasins et les bâtiments de journaux, les hôtels et les palais des riches ont tous disparu. Il ne reste que la marge des maisons d’habitation à la périphérie de ce qui était autrefois San Francisco. Le séisme est venu à l’aube. Une minute plus tard, les flammes jaillissaient. Dans de nombreux quartiers, au sud de Market Street, les incendies se sont multipliés. Personne ne pouvait les arrêter. Plus aucune organisation, plus de communication : toute l’ingéniosité de la ville moderne avait volé en éclats. » |
Voici ce qui reste d’un train renversé à Point Reyes lors du séisme de 1906. Pour provoquer un tel basculement, il a fallu une accélération d’au moins 0,4 g : la preuve d’une violence hors du commun (source : Veeraraghavan et al., 2019).
Les pires endroits où vivre dans la région de la Baie en cas de séisme façon 1906
En 1906, la baie comptait 400 000 habitants. Aujourd’hui, ils sont 7,7 millions. La valeur immobilière a explosé. Il y a tout de même une lueur d’espoir : le feu, qui avait ravagé la ville, serait sans doute mieux contenu grâce aux équipements, à la technologie et aux réservoirs d’eau actuels. Mais les pertes matérielles pourraient dépasser celles de l’époque. Sur la base des intensités relevées en 1906, on estime que les dommages économiques pourraient désormais avoisiner les 90 milliards de dollars, avec quelque 400 000 personnes temporairement sans logement, soit 160 000 ménages touchés (Kircher et al., 2006).
La carte ci-dessus, tirée d’Aagaard et al. (2008), permet de visualiser l’intensité du séisme de 1906 dans la baie. L’échelle Mercalli modifiée va de « X » (destruction totale) à « I » (aucune secousse). Sur cette base, nous avons identifié les villes de plus de 100 000 habitants qui seraient les plus, et les moins, exposées en cas de séisme similaire. Pour cela, la vitesse de pointe au sol a été prise en compte, un bon indicateur du niveau de destruction attendu sur des bâtiments de taille moyenne.
Notre liste du Top 5
Voici le classement des villes les plus exposées et les plus préservées lors d’un séisme type 1906, selon la vitesse maximale du sol :
| Les 5 pires villes lors d’un tremblement de terre de 1906 | 5 meilleures villes lors d’un tremblement de terre de 1906 | |||
| Vitesse maximale du sol (m/s) | Vitesse maximale du sol (m/s) | |||
| Ville de Daly | 1.22 | Fairfield | 0,00 | |
| San Francisco | 0,47 | Antioche | 0,00 | |
| Santa Rosa | 0,43 | Hayward | 0,13 | |
| Sunnyvale | 0,42 | Fremont | 0,18 | |
| San José | 0,37 | Oakland | 0,24 |
Un point de repère : 0,5 m/s suffit à faire basculer un train (Veeraraghavan et al., 2019). San Francisco occupe logiquement une place dans ce triste palmarès, mais peu soupçonnent la vulnérabilité de Daly City, posée sur la faille et exposée aux glissements de terrain. Santa Rosa et Sunnyvale talonnent la ville, suivies de près par San José. À l’inverse, les villes en tête de la liste des localités moins exposées se situent à l’est, loin de la faille de San Andreas, mais restent sous la menace d’un séisme majeur sur la faille de Hayward, dont la probabilité d’un choc de magnitude 7 dans les 30 ans est la plus élevée (Field et al., 2019). Fairfield, Antioch et Hayward figurent ainsi parmi les zones les moins exposées à un scénario 1906.
Le mouvement incessant des plaques : la menace ne disparaît pas
La faille de San Andreas n’est pas la seule capable de frapper fort. Sur la côte californienne, la plaque pacifique glisse le long de la plaque nord-américaine. Ce mouvement se répartit entre plusieurs failles, dont le San Andreas. Le décalage annuel atteint 5 cm, soit environ 2 pouces (Aagaard et Beroza, 2008). Mauvaise nouvelle pour la baie : les scientifiques estiment aujourd’hui que la région accuse un retard de glissement de 4 mètres, soit autant que durant le séisme de 1906 (Schwartz et al., 2014). Si l’on suit cette logique, un nouveau choc du même ordre pourrait survenir pour combler ce déficit.
Selon la dernière prévision UCERF3, il y a 33 % de probabilité qu’un séisme de magnitude supérieure à 6,7 frappe la partie nord de la faille de San Andreas, contre 53 % pour le sud (Field et al., 2015). Une étude récente signale que la Californie traverse une phase de « sommeil sismique » anormalement longue (Biasi et al., 2019). Cette absence prolongée de grands séismes n’a rien de rassurant. Soit la région connaît un répit bienvenu, soit le déficit s’accumule et rend le prochain séisme inévitablement plus brutal.
Sur ce cliché, une clôture décalée latéralement témoigne de la puissance du séisme de 1906 : chaque côté s’est déplacé de plusieurs mètres par rapport à l’autre.
Mieux vaut se préparer
Face à la menace, agir concrètement s’impose. Voici quatre actions recommandées pour limiter les risques en cas de tremblement de terre :
- Renforcez la résistance de votre habitation aux séismes. Les propriétaires devraient envisager une mise à niveau : la rénovation sismique peut réduire de moitié les dégâts attendus sur les maisons en bois anciennes (Retrofitters).
- Sécurisez votre intérieur. Les étagères sont-elles correctement fixées au mur ? Y a-t-il des objets susceptibles de tomber et de blesser quelqu’un lors d’une secousse ? Un consultant spécialisé peut venir chez vous et proposer des solutions concrètes, souvent à coût réduit (fournisseurs de Quake Prep).
- Pensez à l’assurance habitation. Même si l’immeuble tient debout, il pourrait être inhabitable. Se protéger financièrement permet d’éviter, au moins, l’angoisse de se retrouver sans toit (Agents d’assurance, assurance Jumpstart).
- Préparez un kit d’urgence pour l’immédiat après-séisme. Bandages, désinfectants, conserves et réserves d’eau, sans oublier l’éventualité d’une coupure prolongée d’électricité.
À Mexico, nombre de vies auraient pu être sauvées avec ces précautions. Pour la baie de San Francisco, espérons que ces gestes resteront inutiles longtemps. Mais compter sur la chance n’a jamais tenu un immeuble debout.





