James Harding a jeté un pavé dans la mare cette semaine en affirmant dans le Times que Londres serait « la capitale du monde ». Non content de hisser la ville au sommet du palmarès financier, il lui attribue aussi un rayonnement culturel sans égal. Mais derrière cette lettre pleine d’assurance se cache un vieux complexe face à la Grosse Pomme.
Londres, plus cool que toutes les autres ? Voilà ce qui circule sur toutes les lèvres. On décrit la capitale britannique comme le centre de gravité planétaire du moment. À côté, New York, tout comme Paris, passe pour une simple destination de détente, avec son parcours déjà tracé : balades à Central Park, shops de SoHo, places mythiques de Broadway, et, pour clore, l’inévitable steak dans un resto qualifié d’« incontournable ».
Ce genre de city-break attire un public reconnaissable entre mille. Quête d’authenticité, photos devant un graffiti à Brooklyn, et surtout détour bien planifié pour éviter la cohue de Times Square. On ressort souvent la même rengaine : New York, cité musée, ne serait plus qu’un terrain de jeux pour ultra-privilégiés. Une affirmation répétée à l’envi, rarement questionnée, qui teinte chaque débat sur la trajectoire actuelle de Manhattan.
Alors, qui des deux emporte la mise ? L’énergie brute et agitée de New York ou la fameuse distance, presque flegmatique, de Londres ? Les contrastes de styles recouvrent une opposition plus marquée. D’un côté, New York s’alimente de ses cinq boroughs indissociables. De l’autre, Londres rayonne grâce à des arrivées du monde entier. Se promener à Londres, c’est côtoyer Polonais, Pakistanais, Brésiliens, Américains, Nigérians… Plus de 300 langues y seraient parlées. Il suffit de s’attarder sur le trottoir d’Oxford Street pour en prendre la mesure.
Mais la mosaïque new-yorkaise n’a rien à envier à ce métissage. Il suffit d’emprunter un métro bondé depuis Port Authority, et d’écouter : farsi, hindi, espagnol, cantonais, français, créole, arabe, et des dizaines d’autres langues s’entrechoquent ici sans hiérarchie.
Du côté des observateurs, Vicky Ward de Vanity Fair, elle-même londonienne d’origine, pose un regard plus contrasté. Selon elle, New York reste ce fameux creuset, alors que Londres héberge des groupes soudés, parfois cloisonnés, se croisant plus volontiers qu’ils ne se mélangent. Le « Londres anglais » ne partage pas grand-chose avec le « Londres russe », le « Londres arabe » ou le « Londres américain ». Elle estime que la ville juxtapose des mondes qui communiquent peu, là où New York gomme les démarcations et rend chaque nouveau venu, à sa manière, new-yorkais.
L’intégration à New York ne relève pas de la légende. S’y installer, c’est absorber le rythme collectif et se retrouver catapulté dans ce ballet incessant de rues et de métros. Chacun participe, bon gré mal gré, à la mécanique de la ville, partageant cette expérience urbaine intense. Londres, malgré son brassage, donne parfois l’impression d’une vie en compartiments étanches.
Pour nuancer, l’écrivaine Erica Wagner, qui a troqué Manhattan pour Londres, avance que le capital anglais favorise un mélange social plus marqué que sa rivale outre-Atlantique. À ses yeux, les étiquettes sociales collent moins ici ; les amitiés se jouent souvent des règles établies et les origines s’y mélangent plus spontanément. Impossible, dit-elle, d’assigner un habitat ou une tribu à chaque visage croisé dans le métro.
Un test simple : en discutant avec des New-Yorkais, la réalité derrière la diversité saute aux yeux. Les représentations de séries comme Friends ou Sex and the City ont leur part de vérité. Les appartenances sociales et raciales restent parfois très séparées ; chaque quartier, chaque cercle cultive sa propre identité. Les hipsters se regroupent dans leurs bars attitrés, certains districts n’appartiennent qu’à une histoire, et le mélange n’est pas aussi naturel qu’on aime le raconter. Londres fait-elle mieux ? Impossible de trancher sans y avoir plongé. Cette réputation d’ouverture tient-elle vraiment la route ?
Picoré par la vague de réactions à sa première chronique, Harding a remis une couche quelques jours plus tard. Il admet que ses lecteurs l’ont réveillé, que Londres serait moins un lieu qu’une attitude partagée. Le débat n’est pas clos. Monsieur Harding, personne ne vous a sollicité, mais la conversation s’installe durablement.
La rivalité entre ces deux mastodontes ne cesse de réveiller les passions. Londres assume ses différences et son foisonnement, New York reste cette ville qui aspire, transforme, fond et rassemble, jusqu’à donner à chacun la sensation unique de trouver enfin sa place. La prochaine fois que vous marcherez dans l’une comme dans l’autre, tentez de cerner ce moment mystérieux où la ville s’impose en miroir, et vous change, pour de bon.

